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Le Mémorial ACTe: une concrétion de la promesse de LYNCH

Dernière mise à jour : 2 mars



Le comportementalisme qui innerve la forme muséographique du Mémorial ACTe, rend opérante cette aliénation du colonisé que conjectura W. Lynch. S’y ajoute son fond tissé de révisionnisme historique, qui dresse ce musée non pas comme un producteur d’histoire mais comme un producteur de mémoire, et cela au service de la colonialité.


Avertissement au lecteur

  1. Dans l’usage des termes Noirs et Blancs qui reviennent ici, nous faisons référence à des groupes de population usuellement nommés, perçus et différenciés par cet indicateur colonial qu’est la couleur. Ils ne procèdent donc pas d’un classement de la personne associé à son phénotype, étant donné qu’ainsi nous faisons référence à des groupes de population socialement racisés dans notre société française post-coloniale1, que ce soit sur la versant de l’infériorité Noire ou sur celui de la supériorité Blanche. En somme, ces termes ne référent ni à l’indice mélanique de la couleur ni à un quelconque marqueur phénotypique de la personne, mais bien à une adhésion sociale et culturelle de la personne à l’un ou l’autre de ces deux groupes selon les valeurs qu’elle partage.

  2. Nous avons du nous limiter à quelques exemples historiques pour corroborer nos analyses. Ils ne sauraient donc refléter la somme de toutes les données historiques que nous pourrions introduire pour contredire le prisme historique choisi par le Mémorial ACTe .


Abstract

Le Mémorial ACTe s’est imposé non pas comme un producteur d’histoire mais comme un producteur de mémoire qui rétrécit excessivement l’histoire de l’esclavage pour mieux agrandir la version attendue par le roman national français, et cela en accentuant une interprétation émancipatrice de ce que fut le rôle de la Franc-maçonnerie.

Mais l’expérience comportementaliste qu'il propose, cultive un rapport au passé autant marqué par l’antécédence historique des rapports de pouvoir formés en société de plantation, qu' impuissant à infléchir ses modalités de reproduction. 


En opposant la mémoire à l’histoire, le Mémorial ACTe prétend faire évoluer le jeu sociétal comme l’inconscient collectif en mettant en perspective une mémoire collective « positive » propre à réconcilier. Mais concrètement, il sait diviser plus que ne pas réconcilier, quand cette réconciliation-là n’est qu’un raté d’une conciliation à laquelle n’a pas pu travailler la Loi TAUBIRA, en étant expurgée de l’article 5 afférent aux réparations.

Dans un tel lieu pourtant dédié au devoir de mémoire, les carences ou les abus de la transmission de l’histoire servent ainsi la colonialité française, dont le révisionnisme historique déborde du champ scientifique et irrigue le champ politique en emprisonnant les Afrodescendants dans les grilles d’un processus de réinvention du national.


Le dispositif mémoriel du Mémorial ACTe prend sa force dans le conditionnement mental opéré par sa muséographie, donnant ainsi un avenir à « la promesse de LYNCH» qui s’exécute dans cet appareillage mémoriel, le tout dans un ordonnancement où l’abstraction domine pour mieux rendre fonctionnelle cette pollicitation de l’aliénation du colonisé .



Article

Le Mémorial ACTe s’est construit comme le temple de la mémoire collective que la domination eurocentrée conserve de la traite et de l’esclavage des Noirs, là où inversement un musée-mémorial de l’histoire de l’esclavage était attendu. Le Mémorial ACTe se présente alors comme un monument de révisionnisme historique qui concentre tous les coefficients et tous les indicateurs d’une culture de la colonialité et de l’identité républicaine. Précisons d’entrée que le concept de colonialité reviendra régulièrement dans notre analyse, car ce concept traduit combien en société post-coloniale le contrat social disparaît sous les forces permanentes du contrat racial. Pour préciser ce que la

« colonialité » veut dire, elle recouvre ce fait social total dans lequel fonctionnent les rémanences, les impacts et la perdurance des process coloniaux, assortis de l’idéal eurocentrique, que ce soit en France continentale comme dans ses départements ultramarins.


La colonialité n’échappe nulle part au Mémorial ACTe, et cela jusqu’à l’imposition de l’assimilation sociale du colonisé qu’impose cette culture, au centre de laquelle l’esprit de conquête qui en est devenu structurel se discerne dans ces injonctions à épouser le modèle Blanc. À ce propos, faut-il retenir Philippe COLIN et Lissel QUIROZ quand ils remarquent que «La conquête n’est pas un événement. Elle est une structure.1 » Encore, le Mémorial ACTe a ceci de particulier, au-delà de ses mystifications qui rétrécissent l’histoire de l’esclavage pour mieux agrandir le roman national, qu’il élève le rôle émancipateur supposé de la Franc-maçonnerie en préférant son ciseau et son niveau aux outils scientifiques de l’histoire.


Le Mémorial ACTe montre combien les abus de l’histoire expriment les abus de la domination racialisée, et montre combien ces abus produisent des représentations socio-historiques alourdies de renforcements négatifs au service du maintien des process coloniaux. Le Mémorial ACTe ayant été conçu par des Guadeloupéens et non pas par des Français continentaux, s’ajoute à ces lieux de mémoire qui pour leur peu, sont toujours marqués par l’empreinte de la suprématie raciale (aux Antilles comme dans d’autres départements d’outre-mer du reste), voués à entretenir cette aliénation du colonisé dont William LYNCH conjectura en son temps, non sans la formuler comme une promesse à l’adresse des Afrodescendants :


"L’esclave noir, après avoir reçu ce lavage de cerveau, perpétuera de lui-même et développera ces sentiments qui influenceront son comportement pendant des centaines voire des milliers d’années, sans que nous n’avions plus besoin d’intervenir."

William LYNCH, 1712.

 

Ainsi, non seulement William LYNCH avait promis au sujet Afrodescendant de toujours et partout se conduire en héritier d’une position occupée dans l’histoire de l’esclavage, mais encore il lui avait promis de participer lui-même à la reconduction de la domination Blanche instituée par le système colonial, ou en prorogeant sa propre infériorité, ou en collaborant à la hiérarchisation des strates sociales racialisées reçue du système colonial. En somme, LYNCH assurait qu’au-delà du système productiviste de l’esclavage, l’aliénation mentale du colonisé lui survivrait, ce que le Mémorial ACTe sait mettre en actes selon cette funeste promesse qui résume bien la combinaison de l’aliénation. Certains voient un « syndrome de Stockholm » dans cette aliénation particulière des Noirs où joue non seulement la fascination pour les Blancs mais aussi leur allégeance durable à leur suprématie. Mais une telle analogie à ce syndrome psychopathologique est autant anachronique qu’elle est inepte et réductrice, vu qu’elle évacue la densité historique du système colonial esclavagiste, la création de ces sociétés hors-normes que furent les sociétés de plantation, et toute la complexité de l’aliénation coloniale.


De cela, la promesse de LYNCH n’est pas sans le dire. Car au moment même où le système de l’esclavage broyait des dizaines de millions d’Africains déportés, ce système assurait déjà à l’homme Noir de ne connaître aucune autre perspective d’avenir que celle de son aliénation, conjecturée comme reproductible et durable sans que l’homme Noir ne puisse recouvrer la subjectivité et l’agentivité spoliées. Cette promesse de LYNCH confirme que l’aliénation coloniale a ceci de particulier qu’elle dépasse le temps de son exécution comme elle dépasse la structure du sujet. Ce préalable s’impose pour savoir que l’aliénation coloniale ne cesse pas avec l’histoire, car au-delà du sujet, cette perversion s’est implémentée dans la mémoire collective faisant que son fonctionnement reste en conséquence toujours actif, et cela en miroir d’un terrain néo-colonial où l’ethnodifférentialisme rencontre ses fondamentaux.


Notre exemple du Mémorial ACTe, qui se distingue par les représentations fallacieuses et les données spécieuses qu’il expose de l’histoire de l’esclavage, en témoigne en révélant comment dans cet ordonnancement mystificateur de l’histoire, l’aliénation qui s’exécute dans la mémoire collective a encore joué. Mais pour autant, les personnalités saillantes aux commandes de la Guadeloupe ne sont pas victimes de cette mémoire collective, qu’elles entretiennent opportunément au bénéfice de leurs pouvoirs. Aussi faut-il comprendre comment la mémoire collective est instrumentalisée dans les lieux de mémoire, et faut-il cerner la place qui y est accordée à l’histoire pour authentifier la mémoire collective qui en émane. Car l’enjeu de ces lieux de mémoire est bien d’assurer la perdurance de la mémoire collective du colonisateur afin que celle du colonisé irrigue et menace le moins possible le système de la colonialité.

 

□ Mais avant de verser dans cette analyse, nous faut-il en venir au contenu du Mémorial ACTe pour comprendre de quoi l’on parle, avant de montrer comment dans l’articulation de son fond à sa forme, ressort cette dynamique de «lavage de cerveau» évoqué par LYNCH. Globalement, le Mémorial ACTe manque le sujet de l’histoire de l’esclavage en perdant le visiteur dans un très sommaire exposé de l’esclavage depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. L’esclavage français et européen des Noirs qui ne ressemble pourtant à aucun autre, est noyé dans l’amplitude de l’échelle du temps mais surtout il est banalisé par son alignement sur d’autres formes d’esclavage dans le monde, en truquant de la sorte le bornage du champ historique de la traite et de l’esclavage des Noirs. Nous retrouvons encore dans cette manipulation des données une histoire française de la traite et l’esclavage des Noirs qui, en disparaissant dans la conglobation des participations européennes, installe une focalisation sur autrui et oriente un décentrage de nos responsabilités.

Puis pour mieux agrandir la version révisionniste attendue, le Mémorial ACTe rétrécit l’histoire à souhait, en décentrant la question de l’esclave qui en devient presque superfétatoire, en procédant à des ruptures historiques pour réduire la profondeur de ce que fut cet esclavage pourtant inédit dans l’histoire de l’humanité, en neutralisant le rapport de l’esclave au maître, en présentant le Blanc comme le libérateur du Noir, et tant de tromperies encore.


Disons de façon générale qu’il enterre outrancièrement les faits historiques, dont le visiteur n’apprend quasiment rien, au profit d’un but mémoriel préconçu qui consiste à diminuer les crimes contre l’humanité imputables à cet esclavage. Encore, il péjore le jeu de la race dans les rapports sociaux pour mieux légitimer la préexcellence Blanche, et cela en misant sur une version émancipatrice du colonisé par la franc-maçonnerie.

 

Le Mémorial ACTe abîme de la sorte le visiteur dans un gouffre d’oubli, et à défaut d’informations, il le cornaque dans nombre d’évitements empruntés pour qu’en ne subsumant pas les rapports raciaux dans le passé, ils disparaissent du présent. Ainsi, les articles du Code noir ne sont pas présentés dans leur totalité, alors qu’il fut une création originale française n’ayant jamais connu la moindre équivalence européenne y compris face au Code carolin espagnol promulgué 100 après. L’exemplaire du Code noir n’est ouvert qu’à une page, et rien à ses côtés ne sensibilise aux soixante articles qui le composent (Photo 3).


Photo 3

Encore, le Mémorial ACTe oublie de dresser une conformation sociologique de ce que fut la société de plantation, qu’il réduit à des maîtres qui affranchissaient les esclaves (surtout chez les francs-maçons) et non pas qui les torturaient si bien que leur durée de vie n’excédait pas une dizaine d’années. Et puis, cette exposition au contenu si misérable réduite à quelques panneaux qui tiendraient dans une pièce, s’achève sur un fatras d’objets qui illustrent le carnaval antillais! ...soit l’enivrement de la fête, dont les exaltations qui nous font oublier la misère, savent malgré tout faire passer ce passé qui d’ordinaire ne passe pourtant pas. Car il faut dire que nombre d’Antillais sont conquis par ce Mémorial ACTe, dont la structure monumentale n’a jamais connu d’équivalent aux Antilles.


Le Mémorial ACTe représente ainsi le triomphe de la république, comme il incarne le roman national qui se crispe sur une république abolitionniste pour mieux fonder une identité républicaine à la française et pour mieux relever son assise à la hauteur des droits de l’Homme. Il fait croire au concept français original des droits de l’homme, alors qu’au XIIIe la Charte du Mandé rédigée par le roi Soundjata KEITA élaborait la première déclaration des droits de l’Homme, qui associait ceux de la femme à ceux de l’homme sans distinction de genre, ce qui ne pas fut le cas en 1789 en France. Il célèbre l’influence universaliste française, en omettant que l’universalisme n’a jamais été que le concept justifiant la mission civilisatrice responsable de tant de génocides de par le monde.


À cet effet, y sont convoqués les grands penseurs tel MONTAIGNE (Photo 4) pour interpréter ce que furent ses quelques petites lignes d’indignation comme étant prétendument une contestation de l’esclavage. Or, il suffit de lire ces lignes pour comprendre que MONTAIGNE ne parle aucunement du colonialisme esclavagiste des Français particulièrement actif depuis 1500, et cela des côtes de l’Afrique de l’ouest jusqu’au Brésil d’abord, puis jusqu’aux Antilles quelques décennies plus tard.

 


Photo 4


Contrairement à ce que le Mémorial ACTe induit, MONTAIGNE écarte radicalement la France des exactions colonisatrices, et les attribue aux seuls Espagnols et Européens face aux Amérindiens du continent sud-américain. D’autre part, MONTAIGNE n’a jamais parlé ni de la traite des Noirs ni du process de leur mise en esclavage, et s’est juste limité à s’offusquer mollement en quelques lignes du sort réservé aux Amérindiens du continent américain sous la main hispanique. Il n’a donc jamais évoqué le traitement que les Français réservèrent aux Amérindiens dans leur colonisation du Brésil qui débuta en 1520, et qui se densifia en 1530 quand, entre autres colonies, Pierre du PÉRET consolida la colonie d’Henryville située dans la baie de Rio, avant que plus tard les attaques portugaises ne missent ces colonies françaises en échec2. Ni MONTAIGNE ni aucun autre Français n’opinèrent sur le rôle colonialiste majeur de la France, avec la flibuste qui pour constituer la marine militaire du royaume (et elle en fut dépourvue jusque vers la fin du XVIIIe) opérait sur un mode mercenaire. Nul ne se prononça sur son intervention qui tenait particulièrement à attaquer les galions ibériques et à les dépouiller de tout l’or qu’ils avaient spolié aux Amérindiens, ce qui évitait ainsi à la France de perdre nombre d’hommes dans ses conquêtes comme de financer toute la logistique marine et colonisatrice fort onéreuse. Ainsi par exemple entre autres nombreux exemples, en 1534 François Le CLERC assaillit et incendia Cuba en la dévalisant de ses trésors, puis en 1554 il récidiva ses forfaits à Cuba où il s’empara d’un énorme butin en La Havane. Successivement, les rois de France anoblissait ces flibustiers qui réussissaient leurs exploits coloniaux, comme quand en 1551 le roi Henri II anoblit François Le CLERC pour le récompenser de ses forfaits génocidaires, ou encore quand en 1523 fut anobli Jean FLORIN qui avait très amplement dépossédé les Hispaniques. Aucun penseur ne parla jamais d’une France qui dès 1510 fournissait des esclaves Noirs aux Espagnols, d’autant qu’elle avait déjà colonisé à cette date plusieurs zones de la côte ouest-africaine où était entrepris l’extractivisme de ses matières précieuses et l’odieux trafic des hommes, femmes et enfants. Le Mémorial ACTe est conformé par l’identité républicaine d’une France continentale et Blanche, qui oublie que les rebellions d’esclaves, et celles de certains Libres de couleur menées sous d’autres formes à partir de leurs positions sociales particulières, forcèrent autant la première que la seconde abolition de l’esclavage. À titre d’exemple à l’entrée même du musée, le Mémorial ACTe appose le décret de l’abolition de l’esclavage (Photo 5 et 6), pour faire prioritairement valoir que les Blancs donnèrent la liberté aux Noirs, et cela en occultant non seulement que cette liberté leur fut d’abord confisquée, mais aussi que cette liberté fut la conquête des esclaves dont les rebellions permanentes surent mettre en échec le système esclavagiste. Le but est d’introduire une histoire de l’esclavage par le dédouanement du crime d’esclavage, afin de formater une perception très modérée de la violence qu’exerça la suprématie Blanche pour que vécût ce système.

Photo 5
Photo 6

 

□ Et puis, la répétition de cette information factice (car elle est réitérée de partout) nous familiarise avec la représentation de l’ascendance de l’homme Blanc sur l’homme Noir. Leurs images sont formatées à souhait dans leurs configurations et leurs représentations pour produire une conformation du Noir subordonnée à celle du Blanc, qui gomme de la sorte chez le Noir toute capacité d’autonomie, toute faculté à advenir à soi-même, comme toute capacité conative. Là encore, y parvient l’orientation historique qui, par exemple, consiste à taire ce que furent les résistances des esclaves pour vivre et transmettre leurs cultures africaines dont présentement nous retrouvons les syncrétismes dans la créolité. De la sorte, ce formatage détache l’homme Noir de sa condition de produit historique, et du même coup fait rebondir son essentialisation en l’étalonnant imperturbablement sur l’homme Blanc et sur sa modélisation élevée en standard anthropologique.


Ainsi quand le Mémorial ACTe ne parle que de l’affranchissement de l’esclave, il cherche à convaincre de la dimension personnelle de l’esclave, de sa condition de sujet et de son agentivité. Mais malgré ces circonvolutions qui dissipent l’histoire de l’esclavage pour mieux péjorer son legs dans notre société actuelle, les Noirs restent toujours pleinement assignés au pouvoir du maître aujourd’hui comme jadis, comme quand les décideurs agissent dans les intérêts de la blanchitude et supplantent de la sorte les maîtres sur le plan symbolique. Les Blancs restent l’archétype de la supériorité anthropologique dans une telle mémoire, comme ils restent immuablement ceux qui installent les Noirs dans l’ordre du monde. Par exemple, la redondance du Noir affilié au Blanc ressort encore dans cette photographie (Photo 7) d’un libre de couleur arborant un imposant pendentif maçonnique


Photo 7

Non seulement le Mémorial ACTe présente les actes franc- maçonniques comme des faits glorieux mais il en présente aussi une construction qui infère une double dette du Noir à l’égard du Blanc, celle de la liberté octroyée à l’esclave et celle de son éducation, (tel que la plaque à droite de l'autel maçonnique le souligne sur la photo 2). Déjà, le mode idéique inductif voulant que la liberté a été donnée par les Blancs, est préférée au mode déductif.


3 Les très rares affranchis rejoignaient cette classe des Libres de couleurs, mais toutefois approximativement, étant donné qu’ils étaient renvoyés à leur couleur et donc à leur état antécédent d’esclavisé comme à la distinction sociale qu’elle produisait. De plus, la limitation des droits civiques qui affectait les Libres, se renforçait pour les affranchis dont en pratique la vie sociale était encore plus bornée, et qui courraient constamment le risque d’être replacés en esclavage sous le pouvoir discrétionnaire des colons Blancs. Une frontière invisible mais agissante dans les pratiques sociales, distinguait en conséquence dans cette classe les métis des affranchis.

voulant que la liberté n’a pas pu être donnée alors qu’elle avait été prise et qu’en somme elle a été rendue. À ce propos, faut-il constater que jamais aucun autre terme que « donner » ne s’emploie dans cette histoire de l’esclavage, tandis que le dominant ne fait que rendre ce qu’il a volé, et cela pour éviter le risque inhérent au terme « rendre » qui abîmerait implicitement le dominant dans le constat de ses spoliations et assombrirait ainsi sa supériorité. De cette manière, le Mémorial ACTe refonde une dépendance du Noir envers le Blanc dans la dynamique du don, sachant qu’inéluctablement le don fait appel au contre-don pour que l’équilibre entre les parties puisse être, et qu’à défaut du contre-don, la dette s’installe. Ainsi en implémentant cette dette dans la mémoire collective, le Mémorial ACT réactualise sa dynamique dans notre société post-coloniale, sachant que seuls les puissants disposent des capacités à créer la dette et à s’en servir pour asservir les faibles. Nous voilà bien loin de toute modalité de réconciliation des mémoires, là où l’on reproduit l'archétype du Noir ayant pour dette impérissable celle de sa rédemption à l’égard de la civilisation blanche.


De telles constructions tâchent de dissuader de l’opportunité des réparations de l’esclavage, telles que la Loi TAUBIRA les avaient initialement prévues dans l’article 5 dont la loi fut finalement expurgée. Car cette dissuasion sait recentrer aujourd’hui le peuple vers les pouvoirs locaux, dont beaucoup sont continuellement soutenus par les réseaux de la franc-maçonnerie, et sait assujettir les Noirs à ces pouvoirs sur les mêmes modalités de soumission que jadis. Et si les pouvoirs locaux étouffent encore et toujours la mémoire collective du colonisé, c’est qu’ils tiennent leur légitimité de l’ordre colonial ancien qui aujourd’hui détermine les structures actuelles de la colonialité. Nous devons donc à cet endroit regarder brièvement du côté de l’histoire pour comprendre comment des métis (généralement nommés Mulâtres aux Antilles) ou des Noirs s’appliquent à ce que la reproduction sociale du colonisé perdure. Il importe de savoir qu’une classe intermédiaire fut construite avec les Libres de couleur, ce qui d’une part permit aux Blancs de les ranger près d’eux pour mieux isoler les Noirs, et ce qui d’autre part les amena à mieux contrôler leurs velléités d’émancipation ou leurs agissements dirigés vers la conquête du pouvoir. En effet, il faut savoir qu’avant la mi-XVIIIe dans la hiérarchie sociale, la situation des métis ou des libres de couleurs3 relevait de leur grades militaires, de leurs grades dans les milices qui avaient une fonction justicière en société de plantation, ou encore de leurs places de commandeur. Cependant parallèlement, ils souffraient de puissantes discriminations, comme le traduit le fait que les Libres de couleur ne purent s’asseoir à la même table que les Blancs que vers 1750. Et la faute au système, nombre de Libres de couleur s’alignèrent plutôt aux côtés des Blancs et du maître, comme tout individu discriminé qui ne supporte plus sa discrimination. Comme les Libres de couleur avaient déjà accédé à l’éducation, à partir de 1740 ils occupèrent des postes professionnels dans l’administration coloniale qui demandaient des capacités d’écriture, même si l’accès à ces postes était limité et contrôlé; et puis, cette progression socio-professionnelle se fit d’autant mieux s’ils appartenaient à la franc-maçonnerie. Encore faut-il savoir que les mulâtres furent admis dans les loges maçonniques au cours du XVIIIe, plus dans l’intention de densifier leur assimilation à la suprématie Blanche et de contrôler leurs intentions que dans celle de permettre leur émancipation réelle. Ainsi, se renforcèrent le lien des mulâtres à la franc-maçonnerie mais aussi s’affermit la distinction sociale au sein des Libres de couleur, en éclatant cette catégorie sociale entre les métis - dont la hiérarchie coloriste s’étendait du mulâtre (1/2) au sang-mêlé (1/64) en passant par le quarteron (1/4) et le mamelouk (1/16) entre autres - et les Noirs libérés.


De la sorte au sein des process coloniaux de la société de plantation et aux côtés de la division raciale distinctive, la franc-maçonnerie fit aussi jadis son œuvre d’aliénation de l’homme Noir, dont aujourd’hui le Mémorial ACTe se fait processeur. Les Libres de couleur d’hier s’exécutent encore aujourd’hui à travers ce que leur filiation réelle ou symbolique exécute comme transmissions, et cela sous les forces de cet idéal-du-Moi Blanc implémenté par une société de plantation dont subsistent les déterminismes et les structures anciennes. Ainsi, le Mémorial ACTe parle bien de l’opérationnalité de la promesse de LYNCH: « L’esclave noir, après avoir reçu ce lavage de cerveau, perpétuera de lui-même et développera ces sentiments sans que nous (c’est à dire les Blancs) n’ayions plus besoin d’intervenir…. »


Nous ne nous attarderons pas à plus percer ici les objectifs politiques du maintien de la colonialité dans les Antilles, et synchroniquement en France continentale, car nous devons mieux pousser notre sujet sur l’exploration de cette aliénation coloniale qui désormais s’installe et fonctionne sur les lieux de mémoire, pourtant dédiés à la connaissance comme à la souvenance des exactions et des monstruosités multi-séculaires que le système esclavagiste eut produit. Il s’agit de comprendre pourquoi et comment les lieux de mémoire s’avèrent être ces lieux que les agents politiques et culturels choisissent et définissent pour qu’opère la reproduction de l’aliénation, même si nous avons déjà compris que sans eux serait menacé l’équilibre trouvé dans un système de la colonialité.

 

La mémoire collective se présente donc à cet endroit comme une question incontournable. Car la mémoire collective est non seulement cette strate du fonctionnement psychique où les représentations du passé croisent une expérience commune de l’histoire, mais elle est aussi cette première instance où l’identité sociale s’installe, ce qui prend une épaisseur particulière en notre société néo-coloniale actuelle eu égard les rapports raciaux qui y régissent continuellement l’identité sociale. Ce détour par la mémoire collective vient aussi nous faire saisir qu’en se définissant dans les interactions permanentes des systèmes de mémoire qui se croisent dans une société donnée, ce à quoi le mémorial-musée participe, elle se confronte dans le même temps à sa duplicité. Et en société post-coloniale, cette duplicité oppose non seulement la mémoire collective du colonisé à celle du colonisateur, mais encore elle interroge le fonctionnement du système de la départementalisation dans les outre-mers qui s’en retrouvent du coup particulièrement attentifs à l’expression de la mémoire collective (comme elle interroge en France continentale le système de la Blanchitude). Victorin LUREL, Président de la Région Guadeloupe et ex-ministre des Outre-Mers, manifesta d’ailleurs sa propre inquiétude en déclarant lors de l’inauguration du Mémorial ACTe que “piétiner la fierté de l’ancien maître conduit à la haine et à la violence». Et comme les systèmes de mémoire fonctionnent dans des cadres sociaux, les lieux historiques qui appartiennent à ces cadres sociaux dont chacun retient une mémoire, ou encore à partir desquels une société forge sa mémoire collective, sont particulièrement placés sous le contrôle social. Ainsi, dans nos départements d’outre-mer qui se dressent en continuum des anciennes sociétés de plantation, ces lieux de mémoire que sont les lieux historiques sont particulièrement supervisés, tandis-que la part de la population ancrée dans une mémoire collective du colonisé est mise à distance dans leurs projets (Faut-il savoir que les projets des associations porteuses de l’histoire authentique de l’esclavage sont régulièrement dépréciées).


La mémoire collective est devenue l’objet d’une surveillance particulière, car étant donné qu’une communauté s’enracine dans l'histoire, étant donné que son sentiment communautaire germe dans la mémoire collective qui s’élabore sur les bases de son histoire, en elle le passé n'est jamais tout à fait passé. Ainsi à la différence de l’histoire dont le propos s’arrête à son contenu informatif, la mémoire collective déborde de la sphère cognitive et se cristallise dans la sphère de l’affectivité. C’est ce phénomène qui rend les groupes sociaux particulièrement affectés par leur mémoire collective et particulièrement émotifs quant aux saillies de la narration de l’histoire.


Aujourd’hui dans nos départements d’outre-mer, le contrôle de la mémoire collective s’étant aiguisé face à l’organisation des associations Noires, l’histoire est alors devenue plus dangereuse qu’elle n’était déjà sensible. Comme la mémoire collective se construit dans l’élaboration psychique impulsée par le retour de l’information historique, et comme elle se montre déterminée par ce que l’histoire informe, l’histoire est devenue un véritable enjeu de société. Le sachant bien, nos dirigeants guadeloupéens ont alors défini le Mémorial ACTe comme un lieu de production de la mémoire collective, loin de le définir comme le lieu d’histoire qu’il devrait être en tant que musée- mémorial. Le Mémorial ACTe s’est imposé comme un producteur de mémoire, et non pas comme le producteur d’histoire que tout musée-mémorial doit être, et cela à des fins de contrôle social. L’on comprend mieux alors pourquoi il sacrifie l’histoire de l’esclavage sur l’autel du roman national, afin que les revendications sociales et politiques de la population la plus Noire soient perçues comme insensées. À cette fin, le Mémorial ACTe participe activement à la transmission d’une mémoire propre à conserver l’asymétrie dans laquelle les Blancs restent des référents et les Noirs restent des référés.

 

La fonction du musée est de dire l’histoire, et non pas de formater une mémoire. Quand le musée se définit comme un producteur de mémoire, il outrepasse sa fonction sociale mémorielle de lieu d’histoire pour façonner une mémoire destinée à mieux agir sur les structures psychiques de l’individu au sein desquelles cette mémoire fait son travail. Ainsi quand un musée déborde de son cadre social pour qu’une mémoire collective arbitrairement construite agisse en société, bien en deçà de l’histoire, il exerce une action pré-déterminée sur l’individu. Car chez l’individu, la mémoire se compose avec les informations qu’elle reçoit des cadres sociaux de la mémoire collective avant de se fixer dans les strates de l’imaginaire et de l’inconscient. Donc quand ces informations sont ainsi orientées, l’action déborde pour s’exercer comme un acte, c’est-à-dire comme une opération qui marque symboliquement le rapport à l’autre et au monde, et ici malheureusement, comme un acte entièrement dynamisé par les moyens de l’influence. Pour pallier toute critique, le Mémorial ACTe a d’entrée prétendu travailler sur la «réconciliation», soit celle de la mémoire Blanche et de la mémoire Noire de l’esclavage, alors qu’il impose une narration falsifiée de l’histoire de l’esclavage pour maintenir les privilèges du groupe dominant hérités de cette histoire. Mais il témoigne combien cette prétendue réconciliation ne peut pas se faire sans le recours au révisionnisme historique, sans lésiner très lourdement sur la rigueur scientifique de l’histoire. L’objectif de réconciliation annoncé par le Mémorial ACTe n’est qu’un subterfuge pour invalider la vérité historique, et les capacités avérées de la vérité à réunir un peuple dès lors qu’elle s’accompagne de modalités de traitement commun du conflit ancien et de son contentieux; La commission sud-africaine Vérité et Réconciliation fut un de ces dispositifs de traitement, par exemple. En misant sur sa fonction mémorielle au prétexte de se faire l’incubateur d’une réconciliation entre Noirs et Blancs, le Mémorial ACTe dispense des influences délétères qui ne visent rien d’autre que l’entretien de l’aliénation du colonisé, et non pas la décolonisation culturelle et psychique des populations Noire et Blanche à laquelle il aurait du obéir.


L’histoire de l’esclavage est devenue particulièrement comminatoire pour l’ordre de la colonialité, depuis la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité. Car depuis, le vide juridique laissé par le retrait de l’article 5 afférent à la question des réparations dans la Loi TAUBIRA, qui du reste sait absoudre l’État français victimaire de son crime, est au centre des revendications mémorielles de la mémoire Noire. D’un autre côté, la mémoire Blanche a développé tout un topique de la «réconciliation» qui malgré elle, montre bien au contraire que quand manque la fonction de conciliation régulièrement remplie par les réparations tant sur le plan juridique, social et psychique, un vide persiste. Et comme à l’instar de la nature, la culture ne fait pas de saut et sait occuper le vide laissé, l’ordre de la colonialité comble ce vide des réparations par nombre de prétentions «réconciliatrices» qui prennent désormais toute la place dans les dispositifs dédiés à la mémoire collective de l’esclavage. Et loin de reconnaître que ce sont les réparations de ce crime qui font défaut aux Afrodescendants, la domination Blanche leur attribue des intentions malsaines de gabegie activées par une focalisation sur la haine, qu’elle inscrit dans des termes comme le wokisme ou avant lui le communautarisme, tandis que les populations Noires recherchent la justice, comme une élaboration collective de la mémoire de l’esclavage fondée sur une histoire qui replace le chasseur et le lion aux places qu’ils ont réellement occupées.


Dans une telle histoire qui fait inéluctablement rebondir la question des réparations sur l’exergue du crime, le topique de la réconciliation est avancé pour repousser toute idée de réparation de l’esclavage. La «réconciliation» s’est ainsi établie là où la conciliation aurait du être entreprise, c’est-à-dire là où les réparations accomplissent cette fonction. La réconciliation proposée n’est qu’un raté de la conciliation que seules les réparations pouvaient introduire, et pour s’imposer comme une proposition audible tout en dissuadant de l’opportunité des réparations, ce type-là de «réconciliation» se détermine par une construction de l’histoire qui péjore les responsabilités. Quand le Mémorial ACTe prétend faire évoluer le jeu sociétal comme l’inconscient collectif en ouvrant la perspective d’une mémoire collective «positive» propre à réconcilier, il piétine la finalité de l’histoire qui n’est pas destinée à produire une mémoire ad-hoc, sachant que la mémoire collective émane d’elle-même de ce que dit l’histoire. Cette opposition entre mémoire et histoire produit inéluctablement une histoire révisionniste à valeur univoque, car l’histoire est tout sauf le produit de son ajustement à une mémoire tendancieuse et féale à un groupe social dominant. Quant au pardon qui saurait pour certains activer les ressorts de la réconciliation entre les groupes sociaux en conflit, pensant que partant d'une tabula rasa le vivre-ensemble s'en trouverait apaisé, rappelons le constat intemporel de Jean Jacques ROUSSEAU: «Je connais trop les hommes pour ignorer que souvent l'offensé pardonne, mais que l'offensé ne pardonne jamais». In fine, cette pré-supposée réconciliation nationale répond à une esquive du conflit mémoriel, quand en elle s'épuise toute forme de gestion du conflit.

 


□ Aussi en se légitimant comme un producteur de mémoire au motif de la réconciliation des mémoires Noire et Blanche antagonistes, le Mémorial ACTe cultive une opposition entre la mémoire et l’histoire, et réussit à diviser plus qu’il ne réussit à réconcilier. Il éveille ainsi un conflit qui déborde du champ scientifique car il irrigue le champ politique en emprisonnant les Noirs dans les grilles d’un processus de réinvention du national, et cela sur fond d’assimilation sociale des Noirs aux Blancs justifiée par une pseudo-identité républicaine. À cet effet, le Mémorial ACTe reconduit des élaborations mémorielles qui n’empruntent pas à ce que la racialisation des groupes sociaux a produit comme histoire, mais qui empruntent à des mystifications dont le but est de minorer et d’absoudre la responsabilité des Blancs dans la violence inter-raciale actuelle. L’intention tient à nous rendre « indifférents aux différences », tel que Pierre Bourdieu le formula pour dire combien cette indifférence est productrice d’inégalités, afin de nous aveugler sur la persistance et l’étendue du racisme anti-Noir. Et puis, cette indifférence aux différences raciales, que les Africains-Américains désignent sous le terme colorblindness, déplace malignement la violence dans les revendications mémorielles Noires au lieu de la combattre là où elle agit, soit là où la colonialité est structurelle ou encore soit là où sa violence est considérée comme étant légitime.


Ce processus défensif d’inversion est désormais repris par notre Mémorial ACTe en Guadeloupe, dont les silences et les falsifications banalisent le mal d’une part, comme d’autre part ils entretiennent les déterminations de la dialectique historique qui évacuent toujours les Noirs de la scène sociale légitime. Encore, les prétentions mémorielles du Mémorial ACTe dévoient toute possibilité de règlement du contentieux historique, nonobstant ce qu’un aveuglement porté sur les rapports sociaux racisés sait produire comme violence sociale et comme prolongements des antagonismes interculturels, quand aucune rupture avec la dialectique historique n’est entreprise. Dans ce conflit entre histoire et mémoire, l'homme Noir est continuellement celui qui souffre des contentions exercées par la domination Blanche sur sa subjectivité et sur son Moi conatif, ce qui a pour effet de l’enfermer dans un process victimaire légué par l’histoire, dont en toute logique il ne peut s’extraire s’il ne prend pas conscience de la marginalisation qu’exerce sur lui les systèmes de mémoire. Et dans ce process victimaire, il est assigné à une même représentation et une même situation par la transmission intergénérationnelle de l’aliénation coloniale, qui du reste ne lui laisse qu’un choix binaire entre assimilation ou rébellion. C’est d’ailleurs la conscience que les militants afrodescendants en ont, qui a réintroduit le terme marronnage pour mieux rendre compte de la dialectique historique dans laquelle les revendications actuelles des Noirs trouvent leur sens.


Le Mémorial ACTe absorbe ainsi ces process psychopathogènes afférents à notre ordre politique de la colonialité, dont celui de l’assimilation à laquelle les Noirs sont invités non seulement par le fond conceptuel du révisionnisme historique, mais aussi par la forme du conditionnement mental exercé par le Mémorial ACTe, que nous allons prochainement analyser. Faut-il rappeler qu’Albert BEVILLE pensait que « l’assimilation est la forme la plus exacerbée du colonialisme français »4. En effet, l’aliénation coloniale niche dans l’assimilation dont l’impact est d’autant subreptice que les influences en sont latentes et muettes. Et l’assimilation commence toujours dans un imaginaire propre à la communauté dominante, qui s’élabore sur ce que la mémoire collective charrie comme représentations sociales et sur ce qu’elle dit du paradigme qui l’enchâsse. Comme au Mémorial ACTe, l’assimilation se fonde sur la perdurance d’une supériorité raciale à partir de laquelle se définit le reste de la « diversité » humaine, dans ce mouvement, elle n’oublie pas de culminer à des fins de normalisation. Le prisme historique du paternalisme Blanc selon lequel s’est construit le Mémorial ACTe, additionné aux logiques et aux schèmes de pensée propres au paradigme de la blanchitude, travaillent à cette normalisation pour laquelle tout projet de décolonisation, qui contrevient radicalement à l’assimilation, est perçu comme un appel à la violence (ce qui nous ramène au propos de Victorin LUREL).


◘ Le formatage mémoriel tel qu’il s’établit au Mémorial ACTe, adresse au Noir une injonction à l’assimilation qui trouve d’autant mieux son entrée dans le fonctionnement psychique inconscient que le conditionnement mental la facilite. Aussi le Mémorial ACTe n’a pas négligé les moyens pour que, sous les forces du révisionnisme historique, soit introjecté dans le psychisme du Noir le déni de l’aliénation dont il est déjà victime dans l’étau de la colonialité en France continentale et ultramarine, qui le précipite dans le gouffre de l’assimilation. Au Mémorial ACTe, ces moyens additionnés à son fond conceptuel misent sur une forme appropriée de transmission, de type comportementaliste, qui en ne jouant que sur le ressenti et en excentrant l’information, capte l’entièreté de la perception qui s’est organisée en ce lieu. Tout un conditionnement mental en ressort dans un véritable appareillage du transfert mémoriel, et fait rebondir ce lavage de cerveau dont parlait Lynch : «après avoir reçu ce lavage de cerveau, il (l’esclavisé) perpétuera de lui-même (…) ».

Mais avant d’avancer dans cette analyse, il importe d’abord d’identifier ce «il» désigné par Lynch, qui est certainement l’héritier de celui qui hier fut en position principale pour subir ce conditionnement mental. Nous avons vu brièvement comment le système esclavagiste construisit la classe des Libres de couleur, sachant fort bien que leur métissage comme la limitation de leurs droits d’autre part, les pousseraient à s’identifier au Blanc, à toujours mieux cultiver leur assimilation, et cela en adoptant tous les codes de leur culture. Et puis, ce «il» est aussi le Noir qui pour s’extraire de sa misère, de son indignité, de ses extrêmes souffrances, collaborait hier avec le maître pour gagner une condition plus confortable; l’esclave qui devenait gestionnaire des magasins dans l’habitation ou encore qui devenait commandeur en donne un exemple. Face à l’esclavage, les Noirs n’avaient en conditionnement mental qui favorise la métamorphose par laquelle passe l’assimilation. Toute une acculturation se façonna et se façonne encore dans les exigences de cette conquête.


La transmission transgénérationnelle de cette acculturation et de la métamorphose de soi qui lui est corrélative, passa et passe toujours par le mode comportementaliste du conditionnement mental. Et puis, ce conditionnement mental évoqué par Lynch est également lié à la problématique de la conversion. Car la métamorphose du Noir qu’induisit la modélisation du Blanc, à laquelle des esclaves ou des libres de couleur se sentirent forcés pour survivre, ou encore à laquelle des Noirs se sentent actuellement forcés par les pressions de l’assimilation sociale, est une des histoires de la conversion chez l’homme. Et comme d’accoutumée là où une conversion s’opère, le converti cherche à se surpasser pour satisfaire son maître et cela même jusqu’à pousser à devancer son désir. Un Mémorial ACTe, qui dépasse de loin le révisionnisme historique également dispensé au Musée de l’Abolition de l’Esclavage de Nantes mais dans une moindre mesure, n’est pas sans en parler en ce lieu où la mémoire collective de l’esclavage est lavée plus Blanc que Blanc.


Dans cette métamorphose du Noir jusqu’à sa conversion, le «lavage de cerveau» à l’œuvre produisait jadis une nouvelle personnalité qui devait s’unifier dans un nouveau Moi, articulé par des idées, des comportements, des émotions, des buts et des intérêts, mais qui devait aussi abolir l’ancienne organisation des autres instances psychiques. Dans ces mots «en perpétuant de lui-même et en développant ces sentiments qui influenceront son comportement», nous en relevons l’activité. De plus, comme l’impasse de la conversion taraude généralement le converti qui ne veut pas apparaître comme un construit social ou racial, il s’acharne à montrer à la société que son identité est restée stable. Il trouve là la réussite de sa conversion, sans discerner le travail de l’acculturation qui l’a rongé à cet effet. C’est ainsi que d’un côté l’on édifie un musée de l’esclavage pour exhiber le souci des impacts de cette histoire, alors que d’un autre côté ce musée s’impose comme le temple de la mémoire Blanche de cette histoire.effet que deux sorties possibles pour recouvrer leur dignité et quelque liberté : la collaboration avec le maître ou bien le marronnage, sachant que l’affranchissement s’appliquait exceptionnellement et que pour beaucoup il ne fut pas garanti par un titre d’affranchissement. De la sorte, l’assimilation sociale devint une conquête de soi et un enchantement en société de plantation, qui invisibilisèrent la subordination et l’assujettissement que l’assimilation cristallise, face au Blanc dont la standardisation s’était fondamentalement corrélé à un idéal-du-Moi.

Aussi quand des Antillais formatent une mémoire Blanche de l’esclavage, ils reconduisent cet héritage de la conquête de l’assimilation et du Moi socialement acceptable qu’elle eut produit, mais ils reconduisent aussi le conditionnement mental qui favorise la métamorphose par laquelle passe l’assimilation. Toute une acculturation se façonna et se façonne encore dans les exigences de cette conquête. La transmission transgénérationnelle de cette acculturation et de la métamorphose de soi qui lui est corrélative, passa et passe toujours par le mode comportementaliste du conditionnement mental. Et puis, ce conditionnement mental évoqué par LYNCH est également lié à la problématique de la conversion. Car la métamorphose du Noir qu’induisit la modélisation du Blanc, à laquelle des esclaves ou des libres de couleur se sentirent forcés pour survivre, ou encore à laquelle des Noirs se sentent actuellement forcés par les pressions de l’assimilation sociale, est une des histoires de la conversion chez l’homme. Et comme d’accoutumée là où une conversion s’opère, le converti cherche à se surpasser pour satisfaire son maître et cela même jusqu’à pousser à devancer son désir. Un Mémorial ACTe, qui dépasse de loin le révisionnisme historique également dispensé au Musée de l’Abolition de l’Esclavage de Nantes mais dans une moindre mesure, n’est pas sans en parler en ce lieu où la mémoire collective de l’esclavage est lavée plus Blanc que Blanc.

Dans cette métamorphose du Noir jusqu’à sa conversion, le «lavage de cerveau» à l’œuvre produisait jadis une nouvelle personnalité qui devait s’unifier dans un nouveau Moi, articulé par des idées, des comportements, des émotions, des buts et des intérêts, mais qui devait aussi abolir l’ancienne organisation des autres instances psychiques. Dans ces mots «en perpétuant de lui-même et en développant ces sentiments qui influenceront son comportement», nous en relevons l’activité. De plus, comme l’impasse de la conversion taraude généralement le converti qui ne veut pas apparaître comme un construit social ou racial, il s’acharne à montrer à la société que son identité est restée stable. Il trouve là la réussite de sa conversion, sans discerner le travail de l’acculturation qui l’a rongé à cet effet. C’est ainsi que d’un côté l’on édifie un musée de l’esclavage pour exhiber le souci des impacts de cette histoire, alors que d’un autre côté ce musée s’impose comme le temple de la mémoire Blanche de cette histoire.

 

□ Dans la droite ligne de cet héritage d’acculturation, le Mémorial ACTe joue sur des procédés classiques d’aliénation conjugués à d’autres procédés de type comportementaliste pour activer le conditionnement opérant du colonisé. Les procédés usuels du conditionnement opérant s’inscrivent plutôt dans la forme, avec une esthétisation poussée du musée, doté d’une somptueuse architecture qui épate d’entrée le visiteur, et joue sur une forte impression générale propre à s’ouvrir au lieu en toute positivité. L’univers du Mémorial ACTe est encore esthétisant en tous ses espaces intérieurs ; il joue à escient sur la sensibilité qu’il convoque, avec des dimensions ostentatoires de l’imagerie et des symboles pour mieux occulter l’absence de narration historique cohérente, et ainsi charmer le visiteur afin de le rallier à cette indigente muséographie, nonobstant les extrêmes raccourcis de la mémoire de l’esclavage proposée. Nous trouvons:


   ► De grands espaces où l’ornementation et la décoration se substituent aux informations historiques, et dont le vide semble voulu pour provoquer un brouillage et un brouillard mental. L’on déambule ainsi dans:


    ⇒ de nombreux couloirs seulement ornementés de peintures et de photos décoratives, où leur débordement nous projette plus dans un musée d’arts plastiques que dans l’histoire. La photo 8 en témoigne ou encore la photo 3 de la salle où siège le Code noir; ces peintures savent mieux tapisser ce lieu d’obscurantisme que signifier quoique ce soit de l'histoire attendue pour que devoir de mémoire se fasse.

 


Photo 8

    ⇒ encore un long couloir d’accès, dont seul le parement pailleté d’or sur un de ses murs prétend symboliser les âmes des esclaves par ces paillettes,


     ⇒ des salles dont le seul aménagement est composé de sculptures, qui en trônant dans le vide muséal, déclasse la portée de l’information ... Ainsi, des têtes d’esclaves sculptées, enchaînées les unes aux autres (photo 9), suffisent à traiter de la traite, ou encore la sculpture d’un cavalier européen suffit à traiter de la conquête du nouveau-monde (photo 10) !


Photo 9

Photo 10

     ⇒ des salles dont le contenu est juste réduit à des installations artistiques ( la photo 11 n'est qu'une mise en situation parmi d'autres)



Photo 11

    ⇒ ou dont le contenu est juste réduit à des panneaux de photographies contemporaines ne montrant que des personnes Noires dans un état indigent ou malheureux (Photos 12, 13 et 14), et cela à n’en plus finir de salle en salle:



La temporalité historique est fondue dans la condensation de ces représentations humaines typiquement ethnomorphiques. Les textes ou tous autres documents informatifs sont absents, au profit de ces installations artistiques dont il faut chercher ce qu’elles disent de l’histoire de l’esclavage …. c’est-à-dire rien.


        ⇒ un immense espace ouvert au centre du musée, juste habité d’une immense sculpture contemporaine censée symboliser le «poto mitan», ce qui en créole signifie «poteau du milieu». Or, la locution «poto mitan» est radicalement attachée à la femme en société créole pour désigner la monoparentalité des familles et l’esseulement de la mère dans la gestion familiale. Cette sculpture ne parle pas au néophyte de l’histoire de l’esclavage, sans informations qui permettraient de comprendre comment la société de plantation a bouleversé la structure familiale autant pour la femme que pour l’homme, du reste.

 

Photo 15

► Une scénographie se voulant saisissante, piquante et bouleversante à des fins d’excitation sensorielle et de stimuli en étant outillée :


     ⇒ de jeux de lumières qui prétendent représenter la cale d’un navire négrier où étaient enchaînés les captifs … mais où en fait pour traverser cet espace, le visiteur piétine les corps d’esclaves projetés au sol sous ces jeux de lumière ! Cette outrecuidance n’a jamais alerté personne. Encore, cette figuration que l'on ne saurait mettre en parallèle de la déportation des Africains, ne correspond en rien à la réalité de ce que furent les cales comme la vie des captifs dans les cales (Photo 16).

 

 


Photo 16

Quant à la traite humaine, vaste sujet incluant les procédés français et européens de corruption sur le terrain africain pour obtenir des captifs, l'organisation de leurs razzias, les infrastructures françaises de la traite du Sénégal jusque sur la côte d'Angole, la création des voies intérieures au continent pour alimenter les ports des corps d'hommes-femmes-enfants africains les plus robustes, le génocide des populations et cela très loin dans l'intérieur du continent, la création de cet étalon que fut "la pièce d'Inde", le troc d'esclaves contre quelques pièces de fer et quelques babioles brillantes d'excentricité, soit de la monnaie de singe, le fonctionnement des compagnies de traite et leur rapport à l'État, la corrélation de la traite humaine à celle des matières premières africaines qui poussa à un extractivisme si démesuré que les pays africains furent spoliés jusqu'à constituer pour la France des réserves d'or la hissant à ce jour au quatrième rang mondial, la part de la contrebande dans la traite ayant commencé au-moins 150 ans avant la traite légalisée et ayant perduré bien après la seconde abolition de l'esclavage, à tel point qu'elle a certainement excédé la part de la traite légale ... Le visiteur piétine tout cela sous les illusions de nos technologies nitescentes disposées dans ce mémorial pour l'abrutir !


      ⇒ D’ambiance musicale sur des rythmes dansants de musiques Noires qui, en engageant le visiteur au lâcher-prise et en agrémentant son parcours, le plongent dans un état de plaisir et de satisfaction ... malgré le décalage total de cette ambiance festive avec ce lieu de mémoire !


     ⇒ D’art plastique sur-développé à des effets sensationnels et remarquables, comme les photos le démontrent, pour mieux évacuer une instruction de l’histoire de l’esclavage et sa didactique. Dans cette configuration muséographique, non seulement l’imagerie domine et efface totalement l’information historique telle que d’ordinaire un musée l’établit par divers supports documentaires, mais encore l’univers symbolique s’éclate en ratages là où il prétend renvoyer à la société créole.


    ► La démesure des représentations s’appesantissent sur le visiteur là où les dimensions hyper-imposantes et l’appareillage du sensationnel (comme l’autel dédié à la franc-maçonnerie - Photo 1- entre autres) l’emballe dans une atmosphère de religiosité qui le porte à la vénération bien plus qu’à l’éducation. La religiosité qui se dégage de nombreuses références, qu’elles soient séculaires ou chrétiennes, dispose le visiteur à s’ouvrir à la transcendance recherchée et parvient à plus le subjuguer qu’elle ne cherche à l’instruire. Ainsi on constate:


     ⇒ une religiosité séculaire très marquée par la franc-maçonnerie, comme la photo 1 ajoutée à la photo 7 montrant l’image d’un affranchi avec   un pendentif maçonnique à son cou, en témoignent.


     ⇒ une imagerie religieuse catholique, illustrée par exemple par une grande vierge Noire qui trône à l’entrée…. Et qui fut présentée lors de la première inauguration par Thierry L’ÉTANG comme étant la première femme des Antilles!


◘ Le brouillage mental, la mise en scène exagérée, l’univers esthétisant, l’excitation sensorielle, le culte du sensationnel, la démesure et l’ostentation des représentations, la création de la transcendance dont les voies sont impénétrables, participent de cette subjugation qui innerve un monde où l’information est enterrée ; remarquons à ce propos la duplicité sémantique du terme subjugation qui renvoie autant aux notions d’asservissement et de domination qu’à celles de la fascination et de la séduction . Ces moyens agencent le conditionnement mental qui peut alors s’exercer vu que le visiteur est préparé à y être réceptif. De la sorte, le visiteur est mis en situation de conditionnement mental opérant, c’est-à-dire :


     ► Une situation qui se caractérise par l’association que fait l’individu entre une situation-stimulus et une réponse particulière, et cela grâce au renforcement positif qu’exerce le ressenti d’un état satisfaisant dans la réception de la réponse.  

Dans le cas présent, notre situation-stimulus est le musée, 

Qui cherche à associer comme réponse particulière l’intégration d’une histoire de l’esclavage des Noirs lissée et déphasée par le phénomène universel de l’esclavage depuis l’Antiquité,

Avec pour renforcement positif l’état satisfaisant procuré par l’atmosphère positive du musée,

Le tout provoquant comme réception cognitive l’effacement de cette histoire criminelle dans la mémoire collective.


À cela s’additionne une stratégie d’aliénation typique de l’aliénation des masses, qui consolide l’absence de cohérence historique, les amalgames, les généralisations excessives, le plombage de certaines informations, la pensée dichotomique, les rapprochements de type associatifs au détriment de l’expertise, les catégorisations, les simplifications, les réductions, la stimulation des affects (compris par la psychologie comme étant des constructions archaïques des émotions). Elle se discerne dans:


La distraction pour abolir l’attention, comme celle qu’attirent la somptuosité et le lustre de la structure ou encore la distraction à laquelle la musique dispose.


→ L’utilisation de l’émotionnel pour refouler ou diminuer la réflexion, comme quand le vide informatif du musée est comblé par un espace de recueillement sur la mémoire des esclaves (le Morne Mémoire comme espace extérieur adjoint au Mémorial ACTe), ou comme quand les multiples sculptures, peintures et photographies renvoient à l’imaginaire ce que l’information historique devrait renvoyer au savoir, et dans un second mouvement devrait impulser l’élaboration de la mémoire. Cette utilisation de l’émotionnel est encore choisi pour fixer des croyances là où est dissipé tout appel à la cognition. Le visiteur n’est mis qu’en situation de vertige face à ce que le simple mot esclavage provoque comme saisissements, comme émoi et souleur. Tout ce qui informerait cet esclavage spécifique des Noirs n’est plus une préoccupation quand l’émotionnel capture à lui seul tout l’embrasement éprouvé face à une évocation généralisée.


→ La ruse dans le choix des informations, tel que nous l’avons déjà montré dans nos quelques exemples d’ordre historique qui attestent du spectre révisionnisme du Mémorial ACTe. Ne pouvant ici refaire l’histoire, nous nous arrêterons à cet exemple que nous donnent les premiers portraits colonialistes qui initient le parcours muséal. En effet envers toute attente, sont affichés quatre hommes non pas Blancs mais Noirs, désignés comme étant les premiers Noirs débarquant aux Amériques tel Jean le Portugais noir en 1492. Ces quatre hommes Noirs ne sont pas des esclaves mais des trafiquants d’esclaves ; l’esclavage des Noirs est ainsi fixé comme étant une affaire de Noirs ! Le subterfuge s’impose dans son évidence face à ce que fut l’histoire. Pour le comprendre, faut-il savoir que le projet des colonies profilait un énorme besoin d’esclaves et que pour le satisfaire, les Ibériques passèrent par le dispositif de l’affranchissement de leurs esclaves Noirs déjà présents sur la péninsule ibérique. À cette époque, des Noirs étaient esclavisés dans toute la péninsule et, s’ils l’étaient le plus souvent dans les mines, une autre partie des Noirs étaient plus asservis qu’ils n’étaient esclavisés ; en effet, ils occupaient des postes professionnalisés et cela jusque dans le commerce, et quant-à eux pouvaient se marier et obtenir l’affranchissement. Mais cet affranchissement était calculé au profit des Blancs, qui les instrumentalisaient ensuite dans l’appareillage de l’esclavage outre-mer. Ainsi, de nombreux affranchis étaient ensuite embauchés dans la navigation en vue des conquêtes impériales, ou encore nombreux étaient ceux qui payaient la dette de leur affranchissement en étant affectés en Afrique au trafic de leurs congénères. L’affranchissement des Noirs en la péninsule permettaient donc aux Ibériques d’économiser leurs hommes et d’envoyer en première ligne les Noirs, en les exposant aux dangers de l’océan et à ceux de la conquête, ou en utilisant leur origine pour faciliter le trafic d’esclaves en Afrique. Ainsi se retrouvent toujours dans l’histoire des cas exceptionnels qui ne reflètent pas l’ordinaire de l’histoire. Quand ces exceptions sont érigées en figures représentatives de l’histoire de l’esclavage, la manipulation s’accomplit et elle inflige à cette fin une mystification de l’histoire.


→ Le maintien de l’ignorance et la bêtise, ou par une information truquée, ou par la privation de contenus. De la sorte à côté de Montaigne, est cité La Boétie pour son ouvrage «De la servitude volontaire». Alors que le titre annonce clairement que le sujet concerne la servitude volontaire et non pas involontaire comme dans le cas de l’esclavage, le Mémorial ACTe n’hésite pourtant pas à exhiber cet essai qui porte sur le rapport entre la soumission et le pouvoir, et se présente comme un réquisitoire philosophique contre l’autorité et la domination qui sustentent la tyrannie; absolument rien ne réfère ni à l’esclavage des Noirs ni à la domination coloniale dans cet essai ! En somme, cette citation à côté de celle de Montaigne sont juste de très grossières faussetés destinées à embrouiller le public dans des attrape-nigauds.


Encore dans ce registre, des données périphériques sont pléthore pour alimenter la confusion et distancier le visiteur du propos historique qui quant à lui prêterait à l’examen et à la cogitation ; un espace consacré au carnaval antillais qui est une formation du XXe (photo 17), ou encore une exposition de l’esclavage disséminé dans le monde de l’Antiquité à nos jours, pour revenir sur des exemples déjà donnés, se fixent de la sorte à excentrer l’histoire de l’esclavage de son champ.

 


Photo 17

→ L’infantilisation du public, comme quand par exemple plus de trois siècles de société de plantation et cinq siècles de trafic des Noirs sont réduits à l’exposé de quelques bustes sculptés d’esclaves enchaînés et à un succession de salles et couloirs où n’apparaissent que peintures ou photographies de personnes Noires frappées par la misère. Cette infantilisation s’incarne dans la fabrique des héros Blancs, comme quand les francs-maçons et Montaigne sont mensongèrement sur-valorisés, comme quand l’on fait ressortir malignement toute leur sagesse prépotente en les opposant à une prétendue implication des Noirs dans la traite et l’esclavage, dans une interprétation tout autant mensongère comme nous l’avons vu avec les premiers portraits de conquérants du nouveau-monde.

Non seulement ce mémorial aliénant stimule un état structural du Moi infantile, mais encore à cet effet il cultive la bêtise et empêche l’expérience de la maturité par le truquage des savoirs, avec à son service une régie grossière des moyens. En somme, le Mémorial ACTe persiste à croire que les Noirs sont de grands enfants !


→ La soumissionqu’induisent les paramètres précédents et qui boucle le process de la manipulation. Sachant qu’un des principaux objectifs de la manipulation vise à combattre par tous les moyens, fussent-ils les plus crasses, l’insubordination qui menacerait le pouvoir établi, le culte de la soumission a toujours été le meilleur levier pour parer les velléités d’insoumission. Plus particulièrement dans le régime de la colonialité, l’assimilation sociale opère parfaitement ce qui est requis par la soumission du colonisé, et à cela le Mémorial ACTe sait y travailler non seulement dans le fonds à l’instar d’autres productions culturelles, mais aussi dans la forme ; toute son innovation est là.


Conclusion

Toute la violence fondatrice de la société de plantation et de l’esclavage rebondit dans ce lieu de mémoire qui n’objective qu’une mémoire Blanche surdéterminée de l’histoire de l’esclavage. La mémoire collective qui s’y est construite participe de l’identité nationale défendue, comme elle est élaborée en stratégie en vue d’une lutte de domination racisée et cela en destituant la mémoire que sait transmettre l’histoire, celle que Maurice HALBWACKS nommait « la mémoire vécue ».

Mais en s’arrêtant au dessein de son horizon mémoriel, le Mémorial ACTe aveugle comme il condamne l’histoire à sa disparition en réduisant son champ à cet horizon subjectif. Malgré lui, le Mémorial ACTe atteste que la question du traitement légitime du passé se pose quand une société limite les territoires de ce traitement afin de privilégier le rapport entre identité et mémoire collective.

Le musée a pour prérogative de dire l’histoire dans le respect de la méthode, indépendamment de conditions socio-politiques particulières, tandis que la société civile s’en saisit pour s’arranger de la mémoire ou des mémoires qu’elle en retient. Si le musée ne dispose pas une telle histoire, la confrontation à l’histoire par laquelle passe la pacification ne pourra pas se faire, comme de nouvelles interactions entre l’une et l’autre mémoire ne pourront pas s’élancer.

Après le musée, il incombe à la société d’installer des dispositifs d’un devenir-ensemble qui conditionnera ces interactions nouvelles par lesquelles chacun deviendra un témoin de cette histoire, et dans lesquelles les héritages des positions passées se dilueront progressivement.

 



Cathy Liminana-Dembélé

Member of Afrospectives | Psychosociologist, Specialist in Coloniality

Ali moussa iye





 
  1. Philippe COLIN et Lissel QUIROZ, Pensées décoloniales – Introduction aux théories critiques d’Amérique latine, Éditions Zones, 2023, Introduction

  2. « En 1530, Pierre du Péret, parti de Marseille, avait mis le pied sur le continent méridional, au Brésil, et Villegagnon avait fondé Henryville dans la baie de Rio de Janeiro » Gabriel HANOTAUX (1853-1944) Diplomate, historien, homme politique, HISTOIRE DU CARDINAL DE RICHELIEU - L'ORGANISATION DES FORCES NATIONALES, Chapitre quatrième : Richelieu et l’expansion coloniale, http://www.mediterranee-antique.fr/Auteurs/Fichiers/GHI/Hanotaux/Richelieu/T40/R40_44.htm#_ednref49

  3. Les très rares affranchis rejoignaient cette classe des Libres de couleurs, mais toutefois approximativement, étant donné qu’ils étaient renvoyés à leur couleur et donc à leur état antécédent d’esclave comme à la distinction sociale qu’elle produisait. De plus, la limitation des droits civiques qui affectait les Libres, se renforçait pour les affranchis dont en pratique la vie sociale était encore plus bornée, et qui courraient constamment le risque d’être replacés en esclavage sous le pouvoir discrétionnaire des colons Blancs. Une frontière invisible mais agissante dans les pratiques sociales, distinguait en conséquence dans cette classe les métis des affranchis.

  4. Albert BEVILLE, cité par Félix RODES Bagatelles avant et après un massacre, 4ème de couverture, Éditions Nestor.

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