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Les Routes de la Soie : Une piste vers une nouvelle éthique du dialogue



Depuis la seconde guerre mondiale et la mise en place de l’architecture du monde aujourd’hui gravement menacé, la question du dialogue entre les blocs géopolitiques et culturels a été une préoccupation majeure de tous ceux qui ne voulaient plus revivre les horreurs de la guerre. Même si chaque camp avait son idée et son interprétation sur la nature et la portée ce dialogue.

Malheureusement, malgré les professions de foi, les efforts de l’ONU, les grandes mobilisations de masse et les plaidoyers des « Peace Studies », la guerre n’a jamais quitté ce monde. Elle s’était juste déplacée vers d’autres cieux et restée circonscrite pendant quelques temps dans certaines régions : le Moyen orient, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Avec le conflit armé dans l’ex Yougoslavie et aujourd’hui en Ukraine, le spectre hideux de la guerre est revenu hanter aussi l’Europe. La guerre est aveugle et provoque partout le même désastre quel que soit la couleur de notre peau, de nos yeux ou de nos signes religieux. Elle provoque les mêmes actes de barbarie et l’inhumanité. Il n’y a pas de guerres civilisées avec des frappes chirurgicales et des armées humanitaires.


N’oublions jamais que malgré la fin de la Guerre froide, le perfectionnement, la production et les ventes juteuses d’armements n’ont cessé d’augmenter, au point que beaucoup de pays ( et peut être même des milices privées) possèdent aujourd’hui des armes d’une telle puissance qu’ils peuvent faire exploser plusieurs fois la planète entière. Le consensus mou et anesthésiant qui s’était installé dans le monde après la chute du mur de Berlin, sur les questions des droits humains, de la démocratie et de la paix n’a pas tenu longtemps. C’était un leurre qui a endormi beaucoup des consciences et permis au marché de recruter des divisions pour d’autres types de guerre.


Le ravage du capitalisme désormais livré à lui-même avec la complicité ou la démission des pouvoirs politiques censés le réguler et la mondialisation à marche forcée qu’il a imposé d’une part, les interventions militaires et les réactions désespérées des populations assaillis au nom du progrès et de la démocratie d’autre part, tout cela a eu raison des idéaux de paix, de compréhension mutuelle et de rapprochement. La date symbolique de ce tournant fut pour beaucoup d’observateurs le 11 septembre 2001 avec les terribles attentats à New York, au cœur de la capitale financière de l’hyper puissance mondiale du moment. C’est après ces événements tragiques que l’explication paresseuse des problèmes du monde par « le choc des civilisations » popularisées par Samuel Huntington, a fini par phagocyter le débat politico-médiatique et contaminer les esprits.


Nous n’assistons pas, bien sûr, d’une guerre des civilisations car les civilisations en général dialoguent entre elles malgré les conflits, s’adaptent ou périssent. il s’agit surtout d’un « choc des peurs », d’un « choc des ignorances» et d’un « choc des rêves d’hégémonie » qui s’alimentent mutuellement, s’inventent des ennemis et fabriquent leurs antagonismes. Là aussi, c’est un leurre pour distraire, détourner l’attention de la guerre souterraine que mène le capitalisme à l’humanité, à la nature, à la vie sur terre.


Des mots, des concepts et de raisonnements lourds de conséquences sont désormais employés par les médias, les hommes politiques, les leaders communautaires et religieux pour expliquer la dégradation des conditions de vie de leurs populations, exploiter leurs frustrations et leurs peurs à leur profit et canaliser la rage vers des boucs émissaires faciles à attaquer. Chaque pays ou peuple a ses ennemis irréductibles, ses menaces existentielles.

Ignorant ou reniant les avancées de la réflexion sur la diversité culturelle, l’interculturalité ou la transculturalité, on a commencé à parler des cultures et des civilisations comme des acteurs internationaux, comme des entités isolées, distinctes et autonomes douées d’une personnalité spécifique et atemporelle qui serait menacée par des invasions culturelles, démographiques ou religieuses.On s’est lancé dans une nouvelle recherche des traits distinctifs des cultures ou des civilisations qui a conduit à l’essentialisation des différences culturelles et à des généralisations grossières justifiant les préjugés et les stéréotypes les plus éculés et surtout les plus dangereux.


Au nom du particularisme ou de l’homogénéité culturels, on se livre à des regroupements et assignations qui enferment les individus dans des appartenances figées et des identités statiques et exclusives qui peuvent devenir des identités meurtrières, comme l’avait si bien analysé Amin Maalouf.

Face à la montée des fondamentalismes de tous bords (religieux, laïques et techno-scientifiques), des interprétations conjecturelles de la religion et de la culture ont pris désormais une place disproportionnée dans l’analyse des relations internationales et du destin des peuples. On reprend le vocabulaire des guerres religieuses du passé: Barbares contre Civilisés, Djihad contre Croisades, Reconquista contre Dar el Harb, Péril jaune contre Bastion des Lumières .


La « culturalisation » des problèmes socio-politiques et économiques et des désarrois existentiels nous mène à dessiner une nouvelle hiérarchie raciale et culturelle de l’humanité et une nouvelle vision ethnocentrique des droits humains et des principes universels. Une sorte de nazification des esprits est en train de se développer comme un cancer, avec le retour du rêve de pureté raciale et culturelle dont on commémore pourtant les conséquences désastreuses de sa mise en application. Nous rentrons dans une nouvelle période de ténèbres philosophiques, éthiques et morales alors que les êtres humains n’ont jamais autant produit de savoirs et de moyens de mieux connaitre et se reconnaitre.

La seule culture partagée qui s’est imposée comme unique horizon pour l’humanité et qui semble faire l’objet d’un consensus global, est celle du consumérisme et du divertissement qui croit célébrer la diversité culturelle à travers les clichés réducteurs véhiculés par les médias (classiques ou électroniques) sur la mode, la musique ou la gastronomie etc.


Face à ce contexte international inquiétant, la question qui se pose à nous aujourd’hui est presque existentielle : quelle chances reste-t-il pour le dialogue, la compréhension et le respect mutuels, la solidarité internationale dans ce monde? Quels leviers pouvons-nous encore activer pour susciter un sursaut des consciences et éviter que le pire n’arrive avec les armes de destruction totale que nous possédons ? Comment stopper la folie de ceux qui, pour empêcher la fin d’un certain monde, préfèrent provoquer la fin du monde ?


Quand l’imagination et l’espoir font défaut, il est parfois utile de revenir sur des expériences du passé pour y puiser l’inspiration. En Afrique, il y a un concept qui illustre cette nécessité ; C’est le Sankofa, symbolisé par un oiseau mythique qui vole vers l’avant, la tête tournée vers l’arrière pour prendre un œuf dans son bec. Ce concept en langue Akan du Ghana exprime l’idée que pour avancer il faut regarder derrière soi et que tirer les leçons du passé permet de construire l’avenir.


Mais il y aussi un autre passé qui peut nous servir à éclairer le présent et baliser le futur: c’est l’histoire des Routes de la soie. Nous avons assisté cette dernière décennie à un regain d'intérêt pour ces Routes à travers le monde, qui s'exprime par la prolifération de projets aux niveaux national, régional et mondial et dans beaucoup de domaine d'activités (arts, tourisme, commerce, infrastructures, etc.).


Au-delà de l'intérêt économique et géopolitique poursuivi par ces initiatives, les Routes de la Soie ont été choisis comme référence parce qu’elles nous introduisent à une autre façon d'interagir et de faire commerce dans le monde actuel, obsédé par le profit maximal et la vitesse, miné par l’individualisme et la superficialité des échanges. Elles nous enseignent sur la possibilité d’une forme heureuse ou douce de mondialisation. Ces Routes apparaissent aujourd’hui comme un exemple significatif des grands moments de dialogue de l'humanité et offrent des récits d’espoir sur la possibilité de coexistence pacifique et de rapprochement des peuples.

© Nasiba Nurmatova (Kyrgyzstan)/UNESCO

Considérées comme les réseaux d’échanges commerciaux les plus anciens et les plus vastes, les Routes de la soie ont joué un rôle déterminant dans les transformations culturelles, politiques, économiques, religieuses, scientifiques et artistiques qui ont eu lieu dans les principaux centres de civilisation à travers le monde. Les marchands, les explorateurs, les pèlerins, les artistes et artisans, et les migrants qui ont parcouru ces chemins, transportaient avec eux des idées religieuses et culturelles, des inventions scientifiques, des objets manufacturés et des produits de la flore et de la faune. Les villes, les cités, les forteresses, les oasis, les caravansérails et les ports situés le long de ces routes se sont enrichis de ces apports et des services proposés aux marchands. C’est pourquoi on a désigné les Routes de la soie comme étant des routes de dialogue. On n’en dirait pas autant aujourd’hui des routes du pétrole, du gaz, du diamant ou des minerai stratégique qui sont devenues des routes de sang et de souffrance.


Les Routes de la soie présentent des spécificités qui méritent d’être soulignées. Tout d’abord, elles étaient des espaces préservés qui nécessitaient un niveau de sécurité, de tolérance et de confiance pour faciliter les transactions et le commerce qui se déroulaient à l’échelle humaine. C’étaient généralement des sanctuaires pacifiés où les aptitudes d'échange et l’intelligence de la négociation étaient plus utiles et plus efficaces que la manifestation de la force militaire. La plupart des puissances qui contrôlaient les Routes de la Soie s’efforçaient à préserver la tranquillité de ces espaces car elles avaient compris que les conflits et l'insécurité tueraient le commerce qui les enrichissaient. En règle générale, tout le monde avait intérêt à ce que ces Routes restent ouvertes, sûres et sécurisées car tout le monde espérait en tirer profit. Ensuite, contrairement à d'autres circuits d’échange, les routes de la soie n'ont pas été façonnées par le mode de production et de domination colonial. Les pays les plus puissants de l'époque ne pratiquaient pas des rapports de prédation de type colonial avec les populations soumises à leur autorité.


La plupart des partenaires, y compris les populations dominées, avaient la possibilité de tirer un certain bénéfice de ce commerce qui traversaient leurs territoires. C’était un exemple concret d’un échange "gagnant-gagnant", une idée devenue aujourd’hui un slogan vide de sens. Dernière spécificité, les Routes de la Soie avaient suscité le développement d’une culture de l'interaction, d’un esprit de curiosité mutuelle et des compétences spécifiques en matière de communication interculturelle, facilitées par les contacts entre les individus et les groupes durant les longues périodes de voyage et de séjour dans les caravansérails. Ce qui favorisait donc un lent processus d’apprentissage de la diversité et du dialogue.


Aujourd'hui, les Routes de la Soie suscitent un nouvel d'intérêt dans un contexte international marqué par une compétition acharnée et une hostilité grandissante entre les entre les centres de pouvoir actuels et par le retour d'une nouvelle forme de guerre froide basée non plus sur des différences idéologiques mais plutôt sur une lutte pour l'hégémonie.

Les invasions de la Libye, de la Syrie, de l’Irak et maintenant de l’Ukraine, ainsi que le conflit potentiel autour de Taïwan et en mer de Chine, accélèrent les regroupements et les alliances nouvelles et inattendues. Cette instabilité généralisée facilitée par les crises répétées du système financier dominant et le déclin multiforme de l'hégémonie occidentale se caractérise par des fortes tensions et confrontations, bien plus complexes que celles de la Guerre froide.


Nous nous dirigeons vers la construction d'un monde multipolaire qui nécessite une nouvelle architecture mondiale et un nouveau système des Nations unis libéré de l’ordre racial et des hiérarchies hérités des conquêtes européennes, de l’esclavage et la colonisation. Ce « Nouveau Monde » en gestation appelle de nouvelles formes de dialogue entre les peuples et les nations pour éviter une autre catastrophe mondiale.


Face à aux nouvelles menaces de confrontation, et à la crise structurelle du modèle de développement dominant, les leçons tirées de l’expérience historique des Routes de la soie pourraient nous aider à repenser le commercial international, les relations internationales, le partage des ressources, les interactions humaines et avec la nature. Les valeurs d’équité, de justice et de solidarité, abandonnée au profit de la course effrénée pour le profit pour une petite minorité de profiteurs doivent être réimaginées à la lumière de ce que les peuples des différentes régions ont su construire le long des Routes de la soie et des autres Routes du dialogue.


Devant la dangerosité de la situation actuelle avec les risques d’anéantissement mutuelle et de bouleversement climatique, l’humanité a-t-elle d’autre choix que de construire une nouvelle éthique du dialogue pour sauver notre humanité de la déshumanisation qu’elle s’inflige ?


C’est un moment historique où les peuples du monde, dans chaque camp, doivent s’exprimer contre les rhétoriques guerrières de leurs élites irresponsables qui les préparent à une troisième Guerre mondiale, sachant que celle celle-ci sera forcément nucléaire.


Ali Moussa Iye

Fondateur Afrospectives | Anthropologue Politique


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